Des Instants de vie

Dans Le Temps retrouvé, dernier volet d’ À la recherche du temps perdu publié en 1927 cinq ans après sa mort, Marcel Proust évoque dans un long passage du livre la transfiguration des œuvres d’art par le regard. « Certains esprits qui aiment le mystère veulent croire que les objets conservent quelque chose des yeux qui les regardèrent, que les monuments et les tableaux ne nous apparaissent que sous le voile sensible que leur ont tissé l'amour et la contemplation de tant d'adorateurs, pendant des siècles. 1 » D’après l’écrivain, l’acte de contempler réveille des souvenirs mais provoque jusqu’au plaisir de revivre littéralement des impressions enfouies. « Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elles [...] et qui maintenant, débarrassé de ce qu'il y a d'imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d'allégresse. » Les images de Jean-Marie Dautel s’inscrivent dans cette conception des images qui convertit la réalité en fantômes d'images. Elles envoûtent le regard car elles reflètent des présences intrigantes dans l'évaporation d’une matière d'impression picturale. Elles suscitent des apparitions, offrant une apparence sensible à ce qui ne se voit pas. Dès lors, leur matière grainée se perçoit comme une nébuleuse constitutive des images ; nos yeux aiment s’y enfoncer, errant comme dans la perspective atmosphérique où se confine l’aura de phénomènes visuels. Ainsi vibrantes, les photos de l’artiste présentent une picturalité de la matière photographique. Contemplant l'aléatoire, notre regard cède à son désir de voir plus loin, en profondeur et croit en des révélations dans les vibrations du grain. Pour ce faire, l’artiste photographe utilise le spectre lumineux comme palette. L’effet produit une luminosité particulière, avec des contrastes écrasés et des éclats atténués, comme si l'image surgissait d'une constellation de particules. Dans une lumière diaphane, douce et étrange, les sujets représentés divaguent tels des spectres dans une nuée de grains.
En digne héritier des techniques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle mais aussi des courants expérimentaux de la photographie plasticienne contemporaine, Jean-Marie Dautel transfigure ses clichés par l’atmosphère vaporeuse du grain photographique. Comme dans les œuvres des picturialistes, la compacité des points crée une impression de magmas volatiles de couleurs. Les paysages, les architectures, les objets, les scènes de groupes comme les portraits se manifestent dans une pluie fine photosensible qui ajoute aux sujets photographiés une aura immatérielle, leur conférant une sorte d'intemporalité. Cette évaporation de grains et de couleurs dissout les contours et crée un effet impressionniste des teintes entre elles. Elle métamorphose la photographie en tableau, confondant le regard qui observe la lumière comme une matière tangible. Dès lors, les images de Jean-Marie Dautel se perçoivent comme à travers un « voile sensible » qui transforme la réalité en émanations merveilleuses. Une figure évanescente se dégage d'un côté, une vision fugitive s'évanouit de l’autre. Dès lors, l'œil arrange une logique d'apparition dans les fusions et les conflits entre les nuances et invente des formes suggestives. Ainsi comme on l’évoquait en début de texte en citant Marcel Proust, quelque chose survient en réponse à l'imagination et se cristallise dans le velouté de la matière. Le regard est alors surpris par l'aura de formes nimbées d’une lumière grainée. Jean-Marie Dautel transforme la vision en une « palpation par le regard 3 ». Recherchant ce qui dans ces effets de matière peut évoquer la douceur et la sensualité, le photographe dévoile la « chair des choses 4 ». En écho, le spectateur y conjugue ses propres impressions de la réalité avec l’impression de « toucher avec les yeux » des « couleurs » mais aussi des « instants de vie ».  

                                                                                                                                             Régis Cotentin    


1 Marcel Proust, Le Temps retrouvé (1927), À la recherche du temps perdu, édition établie, présentée et annotée par Eugène Nicole, Paris, Le Livre de Poche, Classiques, Librairie Générale Française, 1993, édition 02, 2008, p. 241 
2 Marcel Proust, Le Temps retrouvé, op. cit., p. 175 
3 Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible (1964), Paris, Tel/Gallimard, 1979, p. 175
4 Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, op. cit., p. 173


Je tiens infiniment à remercier Régis qui a finement compris et analysé mon "Univers".


Sur moi même

Imprégné, nourri par une vie professionnelle à côtoyer des « images » de toutes sortes : peintes, gravées, dessinées ou photographiées, j’ai progressivement développé une démarche artistique à l’esthétique personnelle où se mêlent les noirs profonds de l’eau-forte et du mezzotinto (manière noire) ou du monotype. Celle-ci est charpentée par une composition rigoureuse et graphique. De la photographie j’ai conservé une appétence particulière pour les picturialismes dont je retiens non pas tant les sujets iconographiques que les techniques employées : gomme bichromatée, oléobromie, charbon, héliogravure et tant d’autres. J'ai pour ma part opté pour des tirages en piezographie ce qui correspond parfaitement à ce que je recherche, mais je caresse le désir de pouvoir éditer mon travail en héliogravure. 

Pour reprendre une très belle expression d'Eugène Delacroix, j'aime à dire que je fais des "eaux fortes photographiques".

Vers la fin de ma carrière professionnelle dans le monde des musées, j’ai développé un regard à la composition construite comme des tableaux ou des dessins aboutis. Toujours à la recherche du détail que personne n’aperçoit au premier regard, j’aime révéler des inattendus voir des "non sens visuels" laissant libre au regardeur de voir dans mon travail ce qu’il veut bien comprendre ; je recherche l’interrogation suscitée chez lui. Il m’arrive aussi souvent de faire basculer la réalité précisément vers l’absence de repères. 

Afin de situer mon travail et même si je ne peux parler de références, je m’inscrirais volontiers dans une mouvance d’artistes comme le belge Dirk Braeckman, l’américain Minor White, l’allemande Angela Grauerholz ou bien le français Gilles Roudière. La liste ne serait complète sans citer Francisco Goya, Miguel Barcelo, Henri Rivière et les manières noires de John Faber le jeune.


Pour comprendre mon travail photographique.

Le noir est à mes yeux la "plus belle des couleurs", elle est une accumulation des teintes du spectre lumineux ; le noir est profondeur, méditation et sérénité. La photographie couleur est présente dans mon travail mais de façon mineure et souvent à titre d’expérimentation. 

Le format est conditionné par ma volonté de faire surgir un propos. Il peut être carré (ma prédilection) mais aussi panoramique à l’italienne ou plus simplement paysage ou portrait.

Bien qu’ayant travaillé dans le monde des musées, il y a peu de cartel ou de titre pour mes œuvres ; tout juste éventuellement des localisations ; je laisse toute liberté au regardeur de trouver ce qui lui convient avant de s’approprier mes photographies. 

Les dimensions de mon travail sont variables. Par exemple, la série "Les Grandes misères"  est prévue petite comme des gravures du XIXème siècle. Cependant certaines photographies sont déjà envisagées en grand format. 

Pour conclure ce mode d’emploi, il faut avoir en tête que je suis un passionné d’estampes, c’est donc pour cela que j’ai choisi des impressions en piézographie. Ce procédé aux encres de charbon offre des nuances de gris insoupçonnables associées avec des noirs très profonds.

Enfin, les grands tirages seront des pièces uniques et les moyens formats édités en trois exemplaires.


Précision importante, ce travail prend toute sa valeur avec des tirages mat sur papier Etching Rag 310gr de Hahnemühle. La matérialisation bien pensée d'une photographie fait partie du processus de création.

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